Pékinoscope

La Chine vue de la France, et l'inverse.

29 février 2008

Tout est relatif?

Il n'y a pas que nous qui ne comprenons rien aux Chinois. Même les Chinois ne sont pas toujours d'accord entre eux. Il est parfois bon de le rappeler.

Conférence au Centre d'Etudes et de Recherches Internationales, lundi dernier. L'invité est monsieur Ren Wanding, un célèbre militant du Mouvement pour la Démocratie.
Il nous est tout de suite présenté comme ayant passé de nombreuses années en prison à cause de ses écrits politiques. C'est une constante chez les dissidents chinois que j'ai pu croiser de comparer leurs années de prison, qu'ils brandissent comme des trophées…En même temps on peut comprendre qu'ils ont reçu bien peu d'autres récompenses, et que l'amour propre doit jouer un rôle fondamental dans la poursuite de leur combat. C'est peut-être aussi un moyen de mesurer - mathématiquement - le radicalisme politique de la personne.
En effet ce monsieur nous explique pour quelles raisons il opte pour la version la plus radicale du militantisme. Il s'oppose à ce qu'il appelle le "mouvement simple" de défense des droits. Celui-ci évite la critique du régime politique en se concentrant sur la question des droits mentionnés dans la Constitution chinoise. Pour lui, cette séparation n'a pas de sens, car en défendant des droits, même les plus concrets, on peut quand même être arrêté pour crime politique. Il est donc illusoire de prétendre "remettre la démocratie à plus tard". Ren est donc prêt à aller en prison s'il le faut, mais il est optimiste: le pays s'est déjà beaucoup ouvert depuis sa première arrestation en 1979. Bon c'est très résumé.

 

A la suite de sa présentation, une question a retenu mon attention car elle reflète bien un discours que j'entends souvent: "Monsieur, vous parlez avec des termes purement occidentaux. Vous comprendriez mieux la Chine si vous cherchiez un autre vocabulaire." On l'entend souvent, ça hein?
S'il a raison, la réciproque devrait être vraie, non? Avec un mode de pensée oriental il serait impossible de saisir dans toute leur finesse les concepts nés en Occident - et donc de les critiquer. C'est dire si le dialogue est vain! Pourtant le plus souvent on m'a dit: "moi je vous connais par coeur, vous les Occidentaux, vous ne pouvez rien comprendre aux Chinois". Mais alors pourquoi une telle asymétrie?
Quelle injustice! Evidemment je me sens vexée, moi pauvre occidentale dont les capacités cognitives sont inexorablement limitées! Snif. Est-ce à dire que je n'ai aucune capacité d'empathie? Que je ne peux pas faire attention au sens des mots, à leur insuffisance, leur polysémie? Est-ce à dire qu'au fond, il ne sert à rien de m'intéresser à la Chine? Mais alors… Ca fait deux ans que je travaille sur une thèse qui n'est qu'une illusion, une chimère?
J'allais tout balancer quand je me suis dit voyons. Ce serait trop dommage de tout arrêter là.

 

Si on y réfléchit, la question a été posée par un citoyen chinois, à un autre citoyen chinois, donc le problème n'est pas uniquement d'être né à l'Ouest de l'Oural.
A ce stade je me dis que quand monsieur Ren parle de choses abstraites comme "société civile", ou même "démocratie", ce qui l'intéresse au fond c'est surtout l'idée de mettre la vie humaine au centre. Il le pose au départ, c'est sa conviction, il l'assume, elle ne se discute pas. Ensuite il étudie les moyens d'y arriver. C'est là qu'il nous dit que pour cela il faut éviter les condamnations d'innocents, permettre aux gens de vivre sans la peur au ventre, de parler de leurs sentiments librement… Il parle de choses très concrètes dans le fond.
Mettre la vie humaine au centre, ça ne veut rien dire en Chine? Pour ce jeune homme, non. D'après lui, en Chine on verrait plutôt l'ordre social, ou le développement économique passer en premier. Après tout on ne fait pas d'omelettes sans casser des œufs. Surtout si c'est pas moi, l'œuf.

D'abord le fait que tous les Chinois ne soient pas de cet avis montre qu'il s'agit moins de la culture chinoise que de son opinion personnelle. Mais en situant le débat sur la question des concepts sociologiques, il va plus loin et fait passer une opinion pour une vérité, indiscutable et indescriptible, "innommable".
Ce que je veux dire c'est que c'est relatif, oui, mais pas au sens où il l'entend lui. Un système de valeurs ne se discute pas et chacun doit assumer le sien. Je ne peux pas dire si c'est "mieux" de mettre l'individu au centre ou la communauté, ou l'Etat, ou les schtroumpfs. C'est une question de croyances, de convictions.
Par contre on peut comparer ces systèmes de valeurs, les décrire, les nommer et critiquer la manière de les nommer. Est-ce que monsieur Ren est démocrate? Est-il militant? Les deux ou aucun? Le jeune homme est-il néo-confucéen? Relativiste? Combien de personnes pensent comme eux? Peut-être qu'aucun de ces mots ne convient c'est vrai, mais on peut préciser, affiner. On peut réfléchir à la manière de décrire nos systèmes de valeurs et nos croyances, histoire de comprendre en quoi, et pourquoi nous ne sommes pas d'accord.
En lançant sa remarque de manière affirmative et en ayant l'air de donner une (bonne) leçon, le jeune homme refuse la démarche de discussion et entre dans le domaine de l'affirmation des valeurs. Il a confondu interrogation scientifique et affirmation idéologique.

 

D'ailleurs la réponse de monsieur Ren fut: "vos propos n'engagent que vous".

 

Posté par pekinoscope à 09:58 - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

citation : "le Dalaï Lama constata qu'on touchait à présent à la linguistique...La sémantique peut avoir des conséquences très réelles sur la perception du monde. Des anthropologues ont même affirmé que, d'une certaine façon, la langue d'un peuple crée sa réalité : nous pouvons être totalement sourds à des phénomènes ou à des notions pour lesquels nous ne possédons pas de mots."
in "surmonter les émotions destructrices" de Damiel Goleman.

c'est peut-être la raison pour laquelle ce Chinois est obligé de "parler avec des termes purement occidentaux". Peut-il faire autrement avec sa propre langue?

Posté par michele, 29 février 2008 à 15:08

Langue

Il faut peut-être préciser que monsieur Ren a fait l'intégralité de sa présentation en chinois. De nombreux termes du langage politique en chinois sont importés, souvent par le truchement des sciences sociales d'ailleurs (donc depuis un siècle environ). La traduction est parfois compliquée et peut donner lieux à plusieurs mots concurrents dont chacun ne recoupera que partiellement le concept occidental (voir par exemple le terme de société civile, qui déjà chez nous n'a pas de définition claire). Mais je persiste à penser qu'il est possible d'acquérir une compréhension relativement fine de ces concepts au prix d'explications, de périphrases, et d'imprégnation à long terme dans la vie locale.
Si ces concepts ont été importés, ils ont aussi été réinterprétés localement et peuvent être animés de bien diverses manières par les pratiques. Ceci pour dire qu'en effet, "démocratie" ou "loi" ne veut pas dire la même chose ici et là-bas et il faut y faire attention. N'empêche que les valeurs, les pratiques, les régimes politiques, l'autorité, les relations sociales font débat, elles l'ont toujours fait ici comme en Chine, et qu'il est mensonger que de prétendre qu'il existe une seule grille de valeurs valable pour la Chine ou une seule pour l'Europe. Peu importent les mots.

Posté par pekinoscope, 29 février 2008 à 15:34

Il n'empêche que vous avez extrêmement bien réussi à placer "schtroumpf" dans votre "post"! Tout mon respect.

Posté par jcq, 29 février 2008 à 18:39

Smurf Pitufo Sumāfu Törpök

Pour contribuer un peu à la compréhension du texte, Schtroumpf se dit 蓝精灵 (lan jing ling) « petit malin bleu » en Chine.
D'autres versions également dans le titre.
C'est plus clair là?

JP

Posté par anitajp, 07 mars 2008 à 13:29

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