Pékinoscope

La Chine vue de la France, et l'inverse.

28 septembre 2008

La matière grise... C'est quoi?

Brice Pedroletti vient de publier un long reportage sur le marché de la matière grise en Chine. Reportage très renseigné et qui vaut le coup d'être lu en effet. Cela correspond bien à l'expérience que j'en ai eue l'année dernière. Pour résumer, il y est dit que la Chine a investi massivement dans l'enseignement supérieur, dans la recherche, dans les partenariats internationaux, en bref dans la matière grise. Il en résulte une série de problèmes bien sûr, comme la concurrence entre les étudiants, certaines inadéquations entre l'offre et la demande d'expertise, le besoin de managers etc... Mais globalement, la Chine a réussi à se positionner comme un acteur majeur de l'innovation mondiale, et désormais plus aucune entreprise ou université ne peut se passer de ce nouveau géant. En gros, c'est vrai.
Sauf qu'il y manque un élément essentiel: une évaluation qualitative de ce phénomène. Bien sûr, il y est dit, avec raison, que les ingénieurs sont absolument excellents, surtout dans des domaines de pointe comme les biotechnologies, la chimie, l'électronique ou l'informatique par exemple. En plus, ils ne coûtent pas cher. Je vous renvoie au paragraphe assez révélateur où une DRH déclare qu'une fois que ces ingénieurs sont passés par la case France, on ne les prend plus parce qu'ils sont trop chers. Je vous laisse imaginer les frustrations des nombreux étudiants qui, investissant toutes les économies de la famille pour partir à l'étranger, doivent rentrer avec les mêmes salaires que ceux qui sont restés. Mais bon, ils sont techniquement très forts et pratiquement très bon marché.
Quand je dis qualitativement, je veux dire: qu'est-ce qu'on attend vraiment de ces étudiants, de ces chercheurs? Et pourquoi, avec autant de diplomés, a-t-on tant de mal à recruter des managers, des décideurs, ceux qui prennent des initiatives?
La réponse est en filigrane dans tout l'article. Les critères d'excellence sont quantitatifs: nombre de brevets, découverte de nouveaux produits commerciaux, montage de starts-ups, niveaux de salaires... Une jeune fille très brillante en témoigne: elle ne veut pas faire de la recherche. Elle veut quelque chose de plus pratique, quelque chose qui rapporte.
C'est louable, en soi. A condition que tout cela ait du sens, que cela prenne place dans un projet de société, une vision du développement de l'économie... A condition que les compétences technologiques soient accompagnées d'un minimum de réflexion éthique, sociale, politique. Mais je n'ai rien pu lire sur cette question dans l'article. Quid des sociologues, des géographes, des politologues, des philosophes? En un mot, quid des humanités? Au regard de l'effort consenti par la Chine en recherche, celles-ci sont simplement inexistantes. Peu importe de savoir si tout cela a un sens. C'est la "modernité", il faut donc foncer.
C'est une question importante pour la France également. En effet, les universités et les centres de recherche français sont de plus en plus jugés sur les mêmes critères: les capacités d'innovation. Du coup, on en oublie la vocation première de la recherche: la production de connaissances nouvelles, basée sur une approche critique des connaissances existantes. Otez l'approche critique, vous n'obtiendrez plus qu'une déclinaison à l'infini d'un même socle de savoirs, idées, préjugés. Au mieux, vous obtenez de la récitation, au pire vous avez des apprentis-sorciers.
Faut-il donc s'extasier de la production massive de scientifiques chinois surdoués? Certainement. Faut-il en faire un modèle, un lièvre derrière lequel courir? Pas si sûr. En présentant la recherche chinoise comme un nouveau miracle de la connaissance, on ancre encore plus profondément cette idée que la recherche française se laisse distancer, qu'elle n'est pas assez "innovante". Mais est-ce bien sa vocation?
Si j'étais journaliste, je me pencherais sur la personnalité de ces armées de chercheurs, leurs motivations, leur formation éthique, leurs préoccupations citoyennes... Pour éclairer une question dont personne ne parle: à quoi sert la science?

Posté par pekinoscope à 17:24 - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Plus rien ?

bonjour,
est-ce la fin du pekinoscope?
plus d'articles?
Quel dommage.....!

Posté par aquali, 10 août 2009 à 16:16

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