27 mars 2009
Il a toujours du bon mon sujet...
Et il est de plus en plus d'actualité. Voir la dernière vidéo qui fait du buzz en Chine, dont parle Pascale Nivelle dans Libé. Le pitch: une jolie chanson, toute gentille, et bourrée d'homophonies très graveleuses. Une manière de faire la nique aux autorités qui viennent de lancer une vaste campagne de lutte contre la pornographie et la dissidence sur Internet.
En théorie politique, le fait d'utiliser des jeux de mots, des sous-entendus, des allusions, ça s'appelle des "transcriptions cachées" (c'est un concept de James Scott dans La Domination et les arts de la résistance). Ces formes de discours permettent de faire passer des messages sans transgresser les règles officielles de l'énonciation publique.
Sauf que là, on en vient à titiller directement le principe même de la censure, et de manière particulièrement visible et provocante. De quoi se demander si la séparation entre le public et le caché a toujours du sens...
Aïe, encore un chapitre à développer...
03 février 2009
Bénévole
Ca fait deux fois cette année que je reçois des sollicitations pour faire des trucs bénévolement.
La première fois, il s'agissait de donner une "conférence" de deux heures dans une formation privée d'enseignement supérieur. Je me suis renseignée: l'inscription coûte 22 000 euros dans ce machin. Il a fallu que j'insiste pour qu'on envisage de me payer.
Ce matin, on me propose gentiment par e-mail de "m'investir" dans un forum international, en prenant en charge l'organisation d'une conférence. Là, ça représente carrément plusieurs semaines de travail, à vue de nez. Mais point de proposition de contrepartie a priori.
On s'adresse à moi explicitement parce que j'ai travaillé et publié sur le sujet envisagé pour la conférence. Je me demande: y a-t-il une raison particulière qui fait que cette expertise n'a pas de valeur? Mais alors, pourquoi la sollicite-t-on? Ou me prendrait-on simplement pour un pigeon?
P.S.
Heureusement, Pôle emploi est là pour m'aider. On m'invite à m'inscrire dans la nouvelle promotion de "Nos quartiers ont du talent". Je cite:
"Vous êtes jeune diplômé? Vous manquez de réseau? Vous avez des difficultés à obtenir des entretiens de recrutement? Vous voulez trouver un emploi à la hauteur de vos compétences et qualifications?"
Pour m'encourager, on me dit que le lancement aura lieu à.... Disneyland.
A défaut de me payer, on me propose un tour de manège. Sympa.
06 janvier 2009
RMB City par Cao Fei
Une petite chose que je voulais vous faire découvrir... Une oeuvre de Cao Fei que j'ai vu à la Serpentine Gallery de Londres l'année dernière. Cao Fei est une chouette artiste chinoise que j'ai eu l'occasion de rencontrer et d'inviter à une conférence en 2006 pour parler de la vidéo qu'elle avait réalisée dans une usine d'ampoules Siemens. Il s'agissait à l'époque de travailler avec les ouvriers pour redécouvrir un sens dans le travail déshumanisé que représente le travail à la chaîne. Le projet de RMB City est bien plus vaste. Basée sur Second Life, cette vidéo initiale symbolise la marchandisation de la Chine. Je suis fascinée par la manière dont elle a utilisé tous les clichés de Pékin pour les assembler et les détourner, dans une logique qui illustre assez bien le fonctionnement du pays aujourd'hui. Mais ce n'est qu'un cadre dans lequel Cao Fei crée une communauté artistique dynamique. A suivre donc, sur http://rmbcity.com/.
30 décembre 2008
comment le nationalisme est enseigné aux enfants
Ces enfants racontent comment la Chine est sortie victorieuse des épreuves qu'elle a traversées en 2008. Nationalisme, anti-occidentalisme, et un goût presque stalinien pour le développement technologique.
Source et traduction des paroles en anglais sur l'un de mes sites préférés: http://chinadigitaltimes.net/2008/12/video-performance-2009-go-china/
15 décembre 2008
Ah il a du bon quand même mon objet de recherches...
Les Back Dorm Boys...Crevasse
Depuis un mois, je suis officiellement demandeuse d'emploi. Je veux dire, officiellement car je suis en fait tombée dans le vide intersidéral qui sépare la fin de mon contrat de la (vraie) fin de ma thèse. En retard, moi? Non. C'est juste que quelqu'un, un jour, a décidé qu'une thèse, ça se faisait en trois ans. Je ne sais pas pourquoi. Dans les faits, c'est rarissime. La moyenne dans mon établissement est de 6.8 ans. Moi je ferai 3.5 ans environ, déjà pas si mal. Enfin espérons. Parce que si je trouve du travail à plein temps, ça pourrait vite passer à 4 ans . Voire, 4.5.
Donc officiellement, je cherche un emploi. D'ailleurs j'en cherche
vraiment un, allocations-chômage obligent. Officieusement, j'écris ma
thèse. Et je prie secrètement pour ne pas trouver de travail trop vite,
histoire de garder le temps d'écrire. Et ça se passe comme ça pour presque tous les doctorants en fin de thèse. L'ANPE le sait bien. Mais chacun fait semblant de ne pas savoir que l'autre sait que tout le monde est au courant.
En attendant, je suis les formations obligatoires d'aide au retour à l'emploi... Et ça me fait perdre du temps.
29 octobre 2008
Education et innovation
Un article du Monde a attiré mon attention vers les discours de rentrée de l'Institut de France ce mardi 28 octobre. On y parlait beaucoup de l'une de mes marottes: l'éducation en Chine et en Asie. On y a dit tout haut ce que je pense tout bas: ce qui se passe en Chine en termes d'éducation n'est pas indifférent à ce qui se passe chez nous.
Nous savions déjà que le classement des universités établi par l'université de Shanghai mettait les établissements français en situation d'être évalués sur des critères qui comptent pour les Chinois. D'où l'importance de comprendre ces critères, et de savoir sur quelles valeurs ils sont fondés.
Un discours en particulier approfondit cette question, c'est celui de M. Franciscus Verellen. Il montre que le secteur universitaire en Asie est entré dans la mondialisation et que ses priorités sont désormais définies par la volonté de devenir des nations innovantes et dynamiques. D'ailleurs des efforts incroyables sont déployés pour moderniser le fonctionnement de l'enseignement supérieur et de la recherche. Rien de critiquable de ce point de vue.
Voici un paragraphe qui a particulièrement retenu mon attention:
"La libéralisation conduit certains établissements d’enseignement supérieur à privilégier les secteurs «porteurs» et à délaisser les sciences humaines. On passe, en Chine comme ailleurs, d’un système qui conçoit l’éducation comme prescriptrice d’un comportement social, valable dans une enceinte nationale, à un système qui envisage l’éducation essentiellement sous l'angle de l’instruction et de l’apprentissage des savoirs dans un cadre mondialisé."
Ça veut dire quoi exactement? En gros, qu'en Asie, on se défait d'une éducation qui devait former des sujets moralement obéissants, et qu'on peut donc affecter toutes les ressources dans la formation de bons techniciens, qui contribueront avec efficacité à faire avancer plus vite le pays sur la voie du développement. On pourrait se réjouir du fait que les sciences et techniques surpassent la formation morale et idéologique. Mais d'après moi, on jette le bébé avec l'eau du bain. Avec le délaissement des sciences humaines, c'est l'esprit critique qui passe à la trappe au nom de l'efficacité économique. Et on se retrouve toujours avec des sujets obéissants, mais qui en plus ne se posent plus de questions morales.
Est-ce que vraiment nous voulons entrer dans une compétition fondée sur ces principes? Toutes les réformes de l'éducation qui ont lieu actuellement semblent montrer que notre gouvernement a pris cette voie.
Heureusement, Mme Jacqueline de Romilly prend la défense d'une autre conception de l'éducation dans son discours. Je cite: "Naturellement, enseignement intellectuel et formation morale ne vont jamais tout à fait l'un sans l'autre. Mais il se trouve que, depuis quelques décennies, une sorte de divorce semble être intervenue entre ces deux orientations ; et il s'est ainsi ouvert une crise qui me paraît grave". Elle défend ensuite la littérature et l'histoire, qui "apportent une aide considérable dans la vie pratique, et [qui] présentent une valeur exceptionnelle pour ce développement d'ordre moral".
Enfin quelqu'un qui nous rappelle que nous sommes des citoyens et non des machines.
24 octobre 2008
Docteur?
Le contrat qui me liait à une grande entreprise pour conduire mes recherches de thèse s'est terminé la semaine dernière. Je me suis donc présentée à l'ANPE pour déterminer un "projet professionnel"...
La dame me demande donc ce que j'ai comme diplômes. Je lui dis donc que j'ai un master de sciences politiques, et que j'aurai bientôt validé un doctorat. Elle lève les yeux, me sourit et me demande: "et vous comptez exercer comme généraliste?"
Soupir.
Et comme par hasard, France culture décide de parler de mon cas dans une émission aujourd'hui!
09 octobre 2008
Et après, tu fais quoi? (soupir...)
Hier, c'était mon pot de départ dans ma boîte. Mon contrat de thèse se termine, eh oui trois ans déjà. Mais évidemment ma thèse n'est pas encore (complètement) écrite. Il va me falloir encore six mois. J'espère.
Mais c'est déjà l'occasion pour me demander "alors la suite, c'est quoi?"; "tu continues dans la recherche, l'enseignement?" etc... Vu que le monde de la recherche ne semble pas au mieux de sa forme en ce moment, j'ai décidé d'aller voir ailleurs au moins pour un temps. Et là ça devient très nébuleux pour les gens. "Mais, tu vas chercher dans quoi au juste?", ce qui est une autre façon de dire: "tu sais faire des trucs, toi?". Les gens ne ratent pas une occasion de mettre les pieds dans le plat: "sans expérience professionnelle, il faudra pas être trop exigeante", et mieux: "en-dehors de la Chine, c'est vrai que je ne vois pas ce que tu pourrais faire". Ces deux dernières phrases sont celles d'un pote DRH avec qui je discutais ce week-end.
Parce que faire de la recherche, au fond, c'est être étudiant, éternellement. Pour tout le monde, je suis un grand Tanguy. Toujours dans le giron parental, à me cacher dans mes bouquins, c'est plus rassurant. Ce qui fait que mes compétences pratiques les plus significatives consistent essentiellement à parler chinois. Le reste n'est que verbiage et masturbation intellectuelle, un signe profond d'immaturité.
Je résume donc. Après un diplôme de science politique extrêmement généraliste (option info-com), j'aurais pu me diriger vers tout un tas de jobs, qui vont du journalisme au marketing en passant par la finance, la diplomatie ou l'humanitaire ou même officier dans l'armée (à en juger par le CV de mes camarades de classe). Mais non: moi, j'ai décidé de faire un master de recherche, en science politique, avec une application sur l'Asie. C'est là que j'ai dérapé. La spécialisation, ça vous tue. J'ai donc enchaîné sur une thèse (encore de science politique), et comble de l'erreur stratégique, j'ai choisi de développer ma thèse sur la Chine. A partir de là, je ne sais plus rien faire d'autre que des choses chinoises. De toute évidence, ma thèse a conduit à une réduction de mes compétences: elles ne sont plus valables que pour un pays et un seul, et en plus celui-ci est frappé du sceau de la différence, donc rien de tout cela n'est valable ici. C'est bien la peine.
Et puis, bon. Revenons au point principal: je n'ai pas d'expérience professionnelle. C'est quand même ça, le plus grand handicap. Je résume donc (à nouveau). Depuis trois ans, j'ai d'abord été responsable d'un projet de recherche: le mien, projet lourd, de long terme, avec un budget, des livrables sous la forme de publications, des partenaires (d'autres doctorants), des conseillers (plein de chercheurs seniors), des déplacements à l'étranger qu'il faut savoir choisir stratégiquement. Ca c'est pour la partie individuelle. Sinon j'ai aussi organisé trois conférences, dont deux pour le compte d'une grande entreprise, ce qui impliquait de coordonner une équipe de quatre à cinq personnes (sans compter les intervenants), de gérer un budget assez conséquent, de prendre en compte des impératifs de communication, de coacher des stagiaires, de faire du networking, choisir le menu du buffet, faire entrer un programme académique dans une stratégie "corporate", le tout en réussissant à intéresser des professeurs renommés, des entrepreneurs surbookés, et des ingénieurs allumés. Tout ça sans jamais qu'on m'en ait donné officiellement l'autorité. Je ne suis que doctorante. Mais "sans toi, je ne sais pas ce qu'on aurait fait"(sic). Ah j'oubliais que je programme un numéro spécial de revue, ce qui suppose un gros boulot d'édition. Mais à part ça, je ne sais rien faire. De là à imaginer que l'on puisse me confier des responsabilités, ça fait frissonner n'importe quel DRH. Brr.
Faites des thèses, qu'y disaient. Encouragez-moi, je vais à l'ANPE la semaine prochaine, histoire de leur expliquer que j'ai une thèse à finir. Tranquillement. Manquerait plus que ça que je me mette à bosser.
P.S. Il y a même des gens qui en font des chansons:
Découvrez Alister!
28 septembre 2008
La matière grise... C'est quoi?
Brice Pedroletti vient de publier un long reportage sur le marché de la matière grise en Chine. Reportage très renseigné et qui vaut le coup d'être lu en effet. Cela correspond bien à l'expérience que j'en ai eue l'année dernière. Pour résumer, il y est dit que la Chine a investi massivement dans l'enseignement supérieur, dans la recherche, dans les partenariats internationaux, en bref dans la matière grise. Il en résulte une série de problèmes bien sûr, comme la concurrence entre les étudiants, certaines inadéquations entre l'offre et la demande d'expertise, le besoin de managers etc... Mais globalement, la Chine a réussi à se positionner comme un acteur majeur de l'innovation mondiale, et désormais plus aucune entreprise ou université ne peut se passer de ce nouveau géant. En gros, c'est vrai.
Sauf qu'il y manque un élément essentiel: une évaluation qualitative de ce phénomène. Bien sûr, il y est dit, avec raison, que les ingénieurs sont absolument excellents, surtout dans des domaines de pointe comme les biotechnologies, la chimie, l'électronique ou l'informatique par exemple. En plus, ils ne coûtent pas cher. Je vous renvoie au paragraphe assez révélateur où une DRH déclare qu'une fois que ces ingénieurs sont passés par la case France, on ne les prend plus parce qu'ils sont trop chers. Je vous laisse imaginer les frustrations des nombreux étudiants qui, investissant toutes les économies de la famille pour partir à l'étranger, doivent rentrer avec les mêmes salaires que ceux qui sont restés. Mais bon, ils sont techniquement très forts et pratiquement très bon marché.
Quand je dis qualitativement, je veux dire: qu'est-ce qu'on attend vraiment de ces étudiants, de ces chercheurs? Et pourquoi, avec autant de diplomés, a-t-on tant de mal à recruter des managers, des décideurs, ceux qui prennent des initiatives?
La réponse est en filigrane dans tout l'article. Les critères d'excellence sont quantitatifs: nombre de brevets, découverte de nouveaux produits commerciaux, montage de starts-ups, niveaux de salaires... Une jeune fille très brillante en témoigne: elle ne veut pas faire de la recherche. Elle veut quelque chose de plus pratique, quelque chose qui rapporte.
C'est louable, en soi. A condition que tout cela ait du sens, que cela prenne place dans un projet de société, une vision du développement de l'économie... A condition que les compétences technologiques soient accompagnées d'un minimum de réflexion éthique, sociale, politique. Mais je n'ai rien pu lire sur cette question dans l'article. Quid des sociologues, des géographes, des politologues, des philosophes? En un mot, quid des humanités? Au regard de l'effort consenti par la Chine en recherche, celles-ci sont simplement inexistantes. Peu importe de savoir si tout cela a un sens. C'est la "modernité", il faut donc foncer.
C'est une question importante pour la France également. En effet, les universités et les centres de recherche français sont de plus en plus jugés sur les mêmes critères: les capacités d'innovation. Du coup, on en oublie la vocation première de la recherche: la production de connaissances nouvelles, basée sur une approche critique des connaissances existantes. Otez l'approche critique, vous n'obtiendrez plus qu'une déclinaison à l'infini d'un même socle de savoirs, idées, préjugés. Au mieux, vous obtenez de la récitation, au pire vous avez des apprentis-sorciers.
Faut-il donc s'extasier de la production massive de scientifiques chinois surdoués? Certainement. Faut-il en faire un modèle, un lièvre derrière lequel courir? Pas si sûr. En présentant la recherche chinoise comme un nouveau miracle de la connaissance, on ancre encore plus profondément cette idée que la recherche française se laisse distancer, qu'elle n'est pas assez "innovante". Mais est-ce bien sa vocation?
Si j'étais journaliste, je me pencherais sur la personnalité de ces armées de chercheurs, leurs motivations, leur formation éthique, leurs préoccupations citoyennes... Pour éclairer une question dont personne ne parle: à quoi sert la science?