La nourriture... gratuite
A quoi reconnaît-on qu'une université a de l'argent? A la qualité du buffet offert dans les conférences. En France, la plupart du temps, eh bien, il n'y a pas de buffet. A Washington, au contraire, il est impensable d'organiser la moindre petite réunion sans nourrir les gens, sinon, ils ne viendraient pas. Avec tous ces ministres et ces secrétaires d'Etat qui nous font de la concurrence, il faut bien trouver un moyen d'attirer les gens autrement.
Donc il faut de la nourriture. Si c'est à 9h du matin, c'est les croissants, à midi les sandwiches, à 16h les cupcakes et à 19h la salade avec les chips. Formule que je déconseille formellement: quand toute une assistance croque des chips, on n'entend plus l'orateur.
Car pas question de nourrir les gens avant ou après l'évènement. Ce serait trop de frustration. A leur entrée, ils passent devant le buffet, remplissent une grande assiette de victuailles, et vont s'asseoir confortablement dans la salle qui a été opportunément arrangée en format table ronde: chacun peut poser assiette, canette et serviette à sa guise. Au moment de présenter le conférencier, le professeur qui l'a invité prend toujours la peine de préciser: "ne vous arrêtez pas de manger". Eh oui, ce n'est que le Secrétaire d'Etat aux Droits de l'Homme, on ne va quand même pas en faire tout un plat (héhé).
Ceux qui me scotchent le plus sont ceux qui ne font même pas semblant d'être intéressés et qui se lèvent au milieu de la présentation pour aller se resservir au buffet. Il y en a toujours deux ou trois. Apparemment les profs et les étudiants ont l'air de considérer que ça fait partie de leur "package". Exactement comme dans l'une de mes BD préférées: Ph.D Comics.

La nourriture
Pour moi bien manger, c'est sacré. Ca fait partie des choses qu'on apprend sur soi-même quand on part loin.
Ca commence à se savoir à mon bureau, parce que je me plains souvent de ne pas avoir beaucoup d'options pour manger correctement le midi. Et puis j'ai probablement dû leur faire quelques réflexions sur le fait que manger devant son ordinateur, ce n'est pas vraiment manger. Tout au plus, c'est se nourrir. J'ai aussi essayé de lancer un mouvement pour déjeuner entre collègues de temps en temps, au restaurant du coin. Les réactions sont souvent enthousiastes, tellement que j'en conclus que c'est vraiment une initiative exceptionnelle et que par définition ça ne peut pas s'inscrire dans les habitudes. Bref vous l'aurez compris, en bonne Française que je suis, je passe mon temps à grommeler au sujet de la nourriture.
Or il y a quelques jours, nous avions une réunion pendant midi, et les collègues ont pris leur sandwich avec eux pour manger pendant la présentation. Moi, je n'avais rien apporté. J'allais en réunion, quoi. Ca a choqué mon collègue de bureau, qui sur le chemin du retour m'a interpellé: "alors c'est toi qui réclames toujours qu'on mange ensemble, et le jour où on le fait c'est toi qui n'apportes pas ton déjeuner?".
Ok. Donc ici, "avaler un sandwich pendant une réunion", c'est synonyme de "déjeuner entre collègues". Des fois je me sens un peu "lost in translation".
Cernée
Aujourd'hui l'un de mes collègues a dit quelque chose que j'ai trouvé très vrai: on dit que Washington est la seule ville qui soit entourée par la réalité.
A méditer.
L'insécurité au pays de Candy
Il paraît que mon quartier est super dangereux. Je ne sais pas si vous avez jeté un oeil sur Google street view, mais honnêtement il est difficile d'imaginer comment ces petites maisons de bisounours de toutes les couleurs peuvent abriter une criminalité galopante. Et pourtant les statistiques municipales sont sans appel: il y a autant de délits ou de crimes autour de la fac que dans certains quartiers infréquentables de l'Est de la ville.
Du coup l'insécurité fait partie des conversations ordinaires sur le campus. Les étudiantes comparent les avantages et les inconvénients des bombes lacrymogènes. Della a été horrifiée quand je lui ai dit que je quittais le bureau vers 18h le soir. C'est qu'il fait nuit à cette heure-là! Elle baisse la voix: l'autre jour encore il y a eu un cambriolage dans la maison au coin de la rue... Il faut faire attention! C'est dangereux!
Alors la fac prend le taureau par les cornes. Il y a plusieurs policiers rémunérés par la fac (avec la voiture à l'entrée du campus comme dans Scream). Il y a aussi un service de taxi gratuit pour raccompagner les étudiants chez eux après 21h. Et surtout la fac nous informe de chaque évènement qui a lieu sur le campus, pour attirer notre attention sur les bonnes pratiques: ne pas quitter son logement sans fermer la porte à clé, ne pas laisser son ordinateur portable juste sous la fenêtre du rez de chaussée etc. Chaque semaine nous recevons un email qui nous raconte un cambriolage ou un vol avec menaces dans les rues environnantes. Brr...
A force de recevoir ces emails je commence à me dire que les statistiques ne veulent pas dire grand chose. Entre un vol de téléphone portable et un homicide il y a une certaine différence. Et je les soupçonne de rapporter le moindre incident ici, alors qu'il peut être plus compliqué de porter plainte pour des broutilles dans d'autres quartiers. Au fond ces histoires révèlent toutes une insouciance assez incroyable: les gens laissent leurs portes ouvertes à n'importe quelle heure. La plupart des maisons ne sont fermées que par un petit loquet tout fragile, qui feraient hurler n'importe quelle assurance en France. Et puis je comprends assez que le porte-monnaie des étudiants fasse des envieux. C'est la seule ville où j'aie entendu dire que les étudiants font tellement peu attention à leur argent qu'ils font monter les prix du quartier!
Gros bosseurs
Aujourd'hui on m'a dit: "alors tu travailles un vendredi après-midi? C'est impressionnant!"
A mon bureau j'arrive souvent la première (un peu avant 9h) et c'est souvent moi qui ferme la porte et qui règle l'alarme (vers 17h30). On dirait que les gens se la coulent douce ici. Le vendredi, il n'y a en effet presque personne.
Du coup l'image que je me faisais d'une Amérique qui bosse dur en prend un sacré coup. Bon, à en juger par le nombre de personnes que j'ai rencontrées qui ont deux boulots en même temps, on dirait bien que le petit centre où je travaille est une exception. La plupart de mes collègues viennent d'autres secteurs et sont payés par leurs employeurs d'origine pour venir faire un semestre de recherche à l'université. Il semblerait bien que pour eux ça ressemble à une année sabbatique et qu'ils en profitent pour se reposer un peu.
Résultat, ya que moi qui bosse ici. Pfff...
Alarme
Aujourd'hui il y a eu un test d'alarme à l'université. La consigne était de ne rien faire. C'était juste pour qu'on s'habitue au bruit.
En France on a des alarmes incendies, où la consigne générale est de sortir des bâtiments pour ne pas brûler vif. Ici la consigne en cas de "vraie" alarme est de rentrer à l'abri. Ce n'est pas une alarme incendie: c'est une alarme en cas d'attaque extérieure.
Chacun ses menaces.
Question de priorités
A l'approche de Noël, Della, la femme de ménage, ne parlait plus que de la préparation des cadeaux (oh, boy!). Elle s'est enquise de savoir si on avait tous bien fait notre shopping. J'ai dit: oui (pour lui faire plaisir), elle a dit: c'est très bien. Mais Jim n'avait pas encore tout acheté: elle lui a fait les gros yeux.
Elle avait déjà tout acheté en avance. Mais elle n'avait pas encore résolu un problème: ce qu'elle allait s'acheter pour elle. Elle voulait deux manteaux, et des pantalons de trois couleurs différentes. Et puis des sacs. Pour les manteaux, je ne suis pas la première à lui faire remarquer qu'elle n'en portera qu'un à la fois: mais elle veut pouvoir en changer. Et puis son pantalon blanc a été taché.
Elle a fait les vitrines dans le coin, mais ici c'est bien trop cher. Ils vendent plus de 100 dollars un sac de seconde main. Elle est prête à mettre 250 dollars, mais il faut qu'il soit neuf. Quand même, sinon c'est de l'arnaque. Maintenant je sais où vont les économies qu'elle fait en prenant trois bus pendant deux heures tous les matins.
Alors elle s'est tournée vers moi et m'a demandé où je faisais mon shopping. Je lui ai dit: nulle part. J'achète un pantalon et un pull dans l'année, je prends le premier truc au coin de la rue. Elle n'en croyait pas ses oreilles.
Pas de carte de crédit ???
Un petit mot de plus sur le crédit. A mon arrivée, je suis allée ouvrir un compte à la banque. C'était le deuxième jour, j'étais encore en plein jetlag et j'avais plein de choses à penser. Du coup je devais avoir l'air un peu dans la lune: le conseiller me parlait comme si j'étais un peu lente à la détente.
Il me propose une carte de crédit. Je lui dis oui, bien sûr, ça me serait utile. Je remplis les papiers. Et il me donne une carte provisoire.
Ce que je n'ai pas compris tout de suite, c'est que la carte de crédit en France, en Chine ou aux Etats-Unis, ça ne veut pas dire la même chose. Dans le cas chinois et dans le cas français, on a tendance à parler de notre carte de crédit par opposition à la carte de retrait. Avec l'une on peut payer, pas avec l'autre. Mais ici, toutes les cartes permettent de payer (je suppose que les cartes de retrait existent aussi, peut-être pour les enfants). Ici, la différence principale est entre la carte de débit et la carte de crédit. Avec l'une on utilise son propre argent, et avec l'autre on utilise l'argent de la banque, qu'on rembourse après. Gratuitement si on le fait sous un mois, et avec 20% d'intérêts si on tarde un peu. En France, ce serait à peu près l'équivalent d'un credit "revolving", qui est un peu considéré comme super mauvais. Sauf qu'ici, c'est le moyen de paiement le plus courant. Les gens ne voient même pas la différence.
Me voilà donc avec cette carte de crédit dont je n'ai que faire, et qui me pose un problème moral autant qu'un problème pratique. Je n'ai pas l'intention de l'utiliser. Mais je m'aperçois que la banque m'a pris une caution de 500 dollars en échange de la carte. Juste au moment de mon installation, donc quand j'en avais vraiment besoin. C'est marrant comme concept, l'idée de vous prendre votre argent pour vous faire utiliser celui de la banque et après de vous faire payer des intérêts dessus.
Donc je me rends à la banque, pour rendre cette carte dont je n'ai pas besoin. Le type me regarde comme si j'était une démente. Il n'a jamais vu ça. D'ailleurs il n'y a pas vraiment de procédure pour rendre la carte: il a fallu que je parle au service central pour leur expliquer mes raisons: "non, monsieur, je ne reste que quelques mois, je ne compte pas prendre de crédit pour acheter une maison". Ils m'ont laissée rendre ma carte mais ils n'en croyaient pas leurs yeux: "vous ne voulez pas de crédit ?!"
Ce jour-là j'ai assisté à une drôle de scène dans l'agence bancaire. Un type s'est levé, furieux, en criant "Je suis un citoyen américain, vous ne pouvez pas me traiter comme ça". Puis, comme on le faisait patienter, il s'est approché du mur et il s'est soulagé dessus. Ambiance.
L'historique de crédit
En arrivant aux Etats-Unis, beaucoup de Français découvrent un truc primordial: l'historique de crédit. L'historique de crédit, c'est un dossier qui rassemble toutes les données concernant vos crédits auprès de différents organismes bancaires. Il ne s'agit pas seulement des gros emprunts pour votre voiture ou votre maison: tous les achats que vous faites avec votre carte de crédit sont comptabilisés. Sur la base de ces informations, on vous attribue une note qui vous désigne comme un bon ou un mauvais payeur.
Déjà, j'ai été éberluée en apprenant que les "credit bureaus", qui tiennent les dossiers d'historique de crédit, sont des entreprises privées. Vous devez les payer pour avoir accès aux données vous concernant (les gens de la Cnil auraient beaucoup à dire là-dessus).
Mais là où j'hallucine complètement, c'est quand j'apprends qu'il faut absolument avoir un historique de crédit pour faire des choses aussi simples et importantes que prendre un appart, souscrire à un abonnement de téléphone mobile, et bien sûr prendre un emprunt pour un gros achat. Dans la plupart des cas, on trouve d'autres solutions: on paie cash, on trouve un propriétaire plus sympa ou bien on prend un téléphone sans forfait etc. Mais la plupart de ces solutions conduisent à payer plus cher. Une de mes amies a essayé de prendre une carte de fidélité auprès de sa station service préférée pour payer moins cher son essence: pas de credit history, ça va pas être possible madame.
Résultat: pour la plupart des gens qui débarquent, c'est la course à l'historique de crédit. Alors on prend une carte de crédit, on paie tous nos achats à crédit et on rembourse le lendemain sur Internet. C'est un truc de dingue quand on y pense.
Surtout que cette histoire d'historique de crédit n'est pas destinée à savoir si vous êtes un bon ou un mauvais payeur: avoir une mauvaise note ne vous empêche pas du tout de prendre de nouveaux emprunts, bien au contraire. C'est juste que le taux d'intérêt sera plus élevé. Alors que si vous n'avez pas d'historique parce que vous êtes un parfait gestionnaire, vous êtes vraiment coincé.
Ce qui me fait dire que ce système est uniquement destiné à vous obliger à entrer dans le système. Vous devez participer au grand jeu, sinon tout est plus compliqué ou plus cher. Dans certains cas il ne suffit même pas de prendre des crédits et de les rembourser. Je ne l'invente pas: ma colocataire s'est vue refuser une augmentation de son plafond de crédit parce qu'elle avait un trop bon historique! Ils lui ont littéralement dit "payez seulement les intérêts pendant quelques mois, ne remboursez pas tout de suite vos achats, et revenez nous voir après". Eh oui: un client rentable est un client endetté.
Match de basket

Récemment la fac nous a offert des billets gratuits pour aller encourager l'équipe de basket, les Hoyas, qui manquaient un peu de public ce jour-là. Le sport dans une fac américaine ce n'est pas de la rigolade, c'est un vrai truc de pro. Donc il ne fallait pas rater ça.
Me voilà donc au Verizon Center, le stade du centre ville, avec mon sweat à capuche, en mode fan de basket, avec un hot dog dans les mains. Vu le grand spectacle qui entoure le match,, c'est facile de se prendre au jeu. Les joueurs entrent dans le stade au milieu d'une haie d'honneur et sous les stroboscopes, avec leur photo sur grand écran (je ne peux pas m'empêcher de penser que je pourrais les avoir en cours). L'entraîneur a une tête de mafieux en costard-cravate. Les pom-pom girls font des pyramides humaines et l'orchestre joue à tue-tête. La mascotte de Georgetown, un bouledogue, se promène parmis les spectateurs. Et bien sûr les étudiants de l'université font tout pour destabiliser les adversaires, en gesticulant dans tous les sens quand ils essaient de marquer un panier.
Bref, c'est rigolo.
