Bon, d'accord, on est en mai et vous ne savez toujours pas si la nounou est rentrée des Philippines... à Noël.

Il est vrai que pour nous aussi le suspense a été insoutenable. J'ai acheté un billet d'avion, et j'ai fait passer le justificatif par la cousine de notre future nounou, laquelle l'a donné à une autre personne qui se rendait dans sa ville natale. Un document contenant des données personnelles, les miennes et celles de la nounou, a donc traversé l'Asie, entre les mains de parfaits inconnus, et sans que j'aie eu l'occasion de discuter ce plan directement avec l'intéressée.

Et pourtant, le jour dit, elle est arrivée, tout naturellement, comme si tout cela était évident, et s'est bien installée chez nous.

Les premiers jours avec une employée de maison sont un peu bizarres. On est tous intimidés. On ne sait pas trop quoi se dire, ni comment. On est sensibles au moindre petit détail qui vient changer nos habitudes. Elle a tendance à raser un peu les murs. Bref, tout le monde est dans ses petits souliers.

Comme deux autres personnes ont passé quelques jours avec nous pour nous dépanner en attendant qu'elle arrive, on avait eu un aperçu du type de choc culturel qui nous attendait. On s'était donc préparés en notant tous les détails qu'il faudrait qu'on mentionne dans notre brief du premier jour, sur la base de ce qui s'est passé avec ces personnes. Dans la liste, il y avait:
- ne pas se lever à 5h30 du matin pour briquer le sol de la maison entière. Ca fait du bruit et ça nous réveille. Et c'est flippant.

- les quantités de produits d'entretien sont limitées. La bouteille de Cif ne doit pas se vider en une semaine, et surtout pas sur le canapé en cuir.

- faire le ménage dans une pièce quand nous n'y sommes pas. Pas la peine de faire la vaisselle à grand bruit pour montrer qu'on s'active.

- permettre au bébé d'avoir des moments calmes. On n'est pas obligé de l'exciter en permanence, le pauvre.

- on a le droit de sortir le soir après le travail, et aussi le dimanche, sans demander l'autorisation (!).

- à côté de l'assiette, il doit y avoir une fourchette et un couteau, et un verre, mais pas forcément de cuiller. Ca paraît bête, mais en Asie, les gens mettent une cuiller. Et pas de couteau. La plupart du temps.

Et de notre côté, il a fallu aussi qu'on s'adapte, surtout en devenant un peu plus prévisibles. Il fallait tout à coup qu'on sache à l'avance ce qu'on voulait manger, et à quelle heure, s'il y avait de la lessive à faire, des courses, et lesquelles. Il a fallu expliquer dans les moindres détails chaque élément de notre vie quotidienne, même des choses auxquelles on n'avait jamais pensé. Avoir de l'aide, ce fut un immense soulagement bien sûr, et le début d'une vie de pachas, disons-le. Mais c'était aussi un grand coup de balai dans nos habitudes, des repères sur lesquels on était d'autant plus crispés qu'on manquait de sommeil et qu'on était stressés par ces mois d'installation. Une présence indispensable mais aussi parfois pesante, une entorse à notre intimité. Et j'imagine de son côté, l'angoisse de s'installer chez des inconnus, de trouver sa place dans une maison qu'on n'a pas choisie, avec des règles de fonctionnement propres à cette famille et souvent étonnantes, des exigences difficiles à mesurer au début... Pas simple. On a passé quelques semaines à se jauger.

Et puis on s'est habitués, on a fait connaissance, on a pris nos marques. On est tombés sur quelqu'un de bien. En très peu de temps, elle a compris ce qu'on attendait, elle a pris de plus en plus de responsabilités. Elle ne nous demande plus ce qu'on veut manger. C'est elle qui décide, elle s'organise, et c'est très bien comme ça. Le bébé l'adore. C'est cool.