Voilà trois heures que je suis livrée à mes pensées dans la salle d'embarquement. J'ai déjà vu ouvrir et fermer trois fois la boutique duty free à mesure que des cohortes de passagers se succèdent. Je connais maintenant par cœur les mimiques du jeune couple de Japonais en face de moi qui regardent leurs vidéos de vacances (depuis trois heures, ils ont dû échanger deux mots, pas plus), les blagues du groupe d'Américains qui en sont à leur troisième bière (on ne va pas se laisser abattre) et je commence à déceler de la fatigue chez le papa qui court le marathon autour du terminal à la poursuite de son fils de deux ans (il doit maudire l'architecte qui a eu l'idée de construire des terminaux ronds). J'ai arrêté de compter les avions qui décollent juste devant nous. On nous a annoncé il y a une heure que l'avion allait partir sans nous "pour un vol d'essai". En attendant il est toujours là et n'a pas l'air de bouger. Il paraît qu'ils attendent que "le temps s'améliore", mais moi je ne vois que du ciel bleu. Maintenant la compagnie nous offre un sandwich et des boissons. On n'est pas près de décoller.

Moi qui allais m'envoler vers de nouvelles aventures, dans un grand élan romantique fait d'enthousiasme et d'appréhension mélangés, après avoir fait des adieux pleins d'emphase et versé ma petite larme, voilà qui me ramène à des considérations plus prosaïques, à savoir, dans l'ordre: est-ce qu'on va me nourrir? est-ce qu'on va décoller - et avec quel avion? où est-ce que je vais dormir ce soir? et pourquoi est-ce que ça tombe toujours sur moi ces trucs-là? En tous cas les grandes émotions que provoque d'habitude un départ au bout du monde sont un peu diluées dans cet espèce d'entre deux bizarres, au-delà de la frontière, mais à trente minutes de chez moi. Plus de larmes, mais plus d'excitation non plus.

Je me suis donc dit qu'il fallait sublimer cette frustration en la transformant en énergie créatrice. Et donc relancer mon blog. Pas de retour à Pékin, cette fois. Fini Paris, aussi. Destination: Washington DC.